[Ciné] Woman on the beach
La sortie en France, à quelques semaines d’intervalle, de deux films de Hong Sang-soo pourrait laisser supposer une frénésie créatrice du réalisateur et l’imposer comme un équivalent de Woody Allen en terme de prolificité. Cependant, « Woman on the beach » est antérieur à « Night and day », vu plus tôt chez nous, et les deux films ont été tournés à un an d’intervalle. Les hasards de la programmation ne doivent donc pas faire croire que le réalisateur tourne à la chaîne mais sont davantage un formidable indicateur de l’inspiration du cinéaste, de la même façon que la modestie apparente de la réalisation ne doit pas passer pour de l’économie, mais comme le moyen le plus juste dont Hang Song-soo dispose pour observer le théâtre des sentiments qu’il met en scène. Ainsi, lorsqu’il filme une séquence de saoulerie à trois personnages, il capte la séquence dans la continuité, la longueur, sans aucune coupe ni raccord. Mais lorsqu’il choisit de se concentrer sur la parole de l’un ou de l’autre, il utilise le procédé a priori désuet du zoom, pour obtenir le gros plan d’un visage, puis dézoomes ensuite pour englober de nouveau tous les participants. Cette manière de filmer, purement fonctionnelle, reproduit ni plus ni moins le mouvement naturel de l’œil humain, et impose de facto Hang Sang-soo comme l’observateur privilégié des drames humains qui se jouent devant sa caméra.

Cette façon de filmer, à base de plans séquences, rapproche en outre le travail de Hong Sang-soo du théâtre, ce que l’unité de lieu de ses films confirme. Dans « Night and day », le personnage principal arpentait les rues de Paris, un peu paumé, et dans le circuit aléatoire qu’il dessinait malgré lui, on pouvait lire sa confusion psychologique, ses doutes, ses hésitations. Dans « Woman on the beach », la station balnéaire qui sert de décor est d’abord le lieu d’un vaudeville autour de deux hommes se partageant les faveurs d’une même femme, motif récurent du cinéaste. Joong-rae, réalisateur coréen qui prépare son prochain film, ne parvient pas à finir son scénario. Il décide de partir à Shinduri, une station balnéaire de la côte ouest pour trouver le calme et l'inspiration et demande à son ami chef décorateur Chang-wook de l'accompagner. Mais Chang-wook emmène avec lui sa petite amie, Moon-sook. L’humour de situation s’incarne dans deux scènes significatives. Celle où le trio s’installe dans un restaurant quand Joong-rae, excédé par l’accueil du serveur, quitte les lieux en faisant un scandale. Chang-wook, honteux de l’esclandre, poursuit le réalisateur dans les rues de la station en le suppliant de s’excuser, tandis que la jeune femme suit à distance le rapport qui s’établit entre les deux hommes. Dans cette scène, Hong Sang-soo caractérise brillamment ses personnages à partir d’une simple situation : un homme qui se donne en spectacle dans le but de séduire une femme, un autre qui devient le suiveur, naïf et un peu pitoyable, et la femme, objet de la convoitise amoureuse, qui induit le comportement grotesque de ses prétendants. Dans une autre séquence, le réalisateur et son admiratrice profitent de l’absence de Chang-wook pour se promener de nuit sur la plage et flirter, tandis que l’amoureux éconduit ne cesse d’appeler la jeune femme sur son portable. Celle-ci lui donne de mauvaises indications pour l’éloigner du lieu de leurs ébats. La scène fonctionne sur le mode de l’humour, mais se teinte aussi comme souvent chez Hong Sang-soo de cruauté.
Car si le film ne fonctionnait que sur un mode strictement vaudevillesque, « Woman on the beach » n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Ce qui caractérise le cinéma de Hong Sang-soo, c’est ce moment où l’humour se mélange à la cruauté et à l’ironie. Car tous les petits arrangements, les manœuvres de la première partie pour finir dans les bras l’un de l’autre tournent vite court. Une fois la liaison engagée, l’homme hésite à s’investir dans la relation, fait machine arrière, se tourne vers une autre femme, qui ressemble à la première. Le trio d’origine, deux hommes/ une femme se transforme pour devenir celui d’un homme/ deux femmes. Les personnages semblent empêtrés dans leur incapacité à être heureux, la preuve manifeste étant ce simulacre de bonheur à deux où Jong Rae et Chang Wook courent sur la plage, le réalisateur se claquant un muscle « qui ne sert à rien ». La douleur physique symbole des tourments du cœur. Le personnage du réalisateur ne peut soustraire à son esprit l’image de son amoureuse s’offrant à des étrangers, alors qu’il dispose d’une méthode infaillible de vision globale qui devrait lui permettre de chasser ces mauvaises pensées, et qu'il est bien sûr incapable de s'appliquer à lui-même. Sa souffrance pourrait paraître banale ou pitoyable si elle n’était à ce point humaine et c’est ainsi le reflet de l’âme que le cinéaste met à nu, avec sa fragilité, ses faiblesses, ses névroses, ses chagrins. In fine, Hong Sang-soo injecte une dose d’optimisme. Jong rae parvient à finir l’écriture de son scénario et Chang Wook, qui semblait avoir perdu confiance et respect dans « l’homme coréen », est secourue par deux d’entre eux alors que sa voiture est enlisée sur la plage (image à peine suggérée de la relation qui piétine). Elle semble à ce moment-là retrouver la foi et peut de nouveau rouler vers d’autres possibles, plus confiante, car de l’échec de sa relation, elle aura appris.
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