[Ciné] Le nouveau monde

Publié le par Frédéric RACKAY

Vingt ans d'attente entre « Les moissons du Ciel » et « La Ligne rouge », sept ans entre ce dernier et « Le Nouveau Monde », Terrence Mallick a l'art de mettre à l'épreuve la patience de ses admirateurs, autant qu'il entretient ce climat de mystère autour de sa personne, en refusant toute interview, toute photographie de lui et en n'apparaissant jamais en public. Cette légende qu'il construit autour de lui le rapproche naturellement d'un autre réalisateur, Stanley Kubrick, dont la vie d'ermite, les manies et les phobies qu'on lui prêtait dans la vie et sur les plateaux, l'ont auréolé d'une aura quasi mystique. Pourtant, hormis cela, tout semble différencier ces deux cinéastes, ,le réalisateur de Shining s'adressant davantage à l'intellect tandis que Malick vise la sensation pure, construit des formes de poèmes visuels qui échappent aux lois de la grammaire cinématographique pour construire la leur propre.

Bide retentissant aux États Unis, sorti chez nous pour coïncider avec la Saint Valentin, le nouveau Monde fait partie de ces films dont le statut d'oeuvre d'art instantanée rend inconfortable la critique (certains l'ont comparé à Titanic (!) ) et le public (il faut voir les fauteuils se vider lors des projections). Pourtant, Malick  a choisi là un sujet connu de tous, et surtout des anglo saxons : l'arrivée des premiers colons sur le sol américain et l'histoire d'amour entre John Smith et Pocahontas. Déjà investi par les studios Disney, cette histoire trouve racine dans le folklore outre atlantique qui aurait pu justifier une représentation à l'écran sous forme de carte postale que Malick évite heureusement brillamment. S'il ne peut échapper à la reconstitution historique pure – décors et costumes, relation d'événements tels que Thanks Giving – on sent bien que ce n'est pas ce qui intéresse le metteur en scène, le nom de Pocahontas n'étant d'ailleurs à aucun moment prononcé.



 
Ce qui légitime la démarche de Malick, c'est davantage la rencontre de deux mondes qui se découvrent, et qui sert de parabole de la rencontre amoureuse de John Smith et de Pocahontas, et de façon plus universelle, de deux êtres quels qu'ils soient. Le nouveau monde serait ainsi à la fois ce territoire géographique qu'il faut investir, extraire de la barbarie et évangéliser,mais aussi la rencontre de l'autre, sa découverte et l'ouverture au sentiment amoureux. Dans cette double interprétation de son titre, Malick filme comme à son habitude la nature de façon visuellement sublime et quasiment en apesanteur. Il faut voir ses plans de champs balayés par le vent, du passage d'oiseaux migrateurs en nuées, d'éclairs d'orage sur la rivière pour se convaincre du regard naturaliste hors du commun du réalisateur et se satisfaire du miracle que constitue cette vision au sein du système des grands studios américains. De la même façon, il filme la liaison des deux personnages principaux en s'attardant presque exclusivement sur les gestes, les regards, le langage corporel. Le dialogue s'y établit non plus de façon verbale mais est utilisé comme une musique des mots qui vient souligner la beauté des images par des réflexions sur la terre, la nature. Tout ceci exige bien sûr du spectateur de se laisser submerger par un rythme lent et qui s'autorise en outre des ruptures de ton et des changements de points de vue inhabituels (le départ de John Smith pour Terre Neuve et son remplacement par Christian Bale). Pour qui veut bien effectuer ce voyage unique, le film réserve de grands moments d'émotions, soutenus par une musique qui alterne le classique et  les nappes de synthétiseurs dont les plus hostiles diront qu'elles apportent un cachet « new age ». C'est bien sûr la capacité des grands films de provoquer des réactions contrastées chez les spectateurs, et aussi la garantie pour ceux qui adhéreront de vivre un voyage unique et beau, une expérience qui se passe presque de mot pour la décrire.
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Publié dans Ciné

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