[Dvd] Hitokiri Le Châtiment

Publié le par Frédéric RACKAY

L’essentiel de la thématique développée par Hideo Gosha dans «Hitokiri Le châtiment » est inscrit dans trois scènes de la première bobine du film, qui résument et annoncent à elles seules ce qui va suivre. Dans la première scène, Izo Okada, un homme rustre issu d’un milieu rural, paysan endetté jusqu’au cou découvre un sabre qu’il se met à manipuler de façon désordonnée, dépourvu de technique, balançant l’arme dans tous les sens, découpant des troncs d’arbres à la volée, grisé par la puissance que lui confère le katana. Le personnage est sitôt caractérisé en quelques instants : un homme porté sur l’action, le mouvement, qui ne réfléchit pas mais agit, et dont le sabre pourrait signifier pour lui le moyen de s’extraire de sa basse extraction, lui procurer gloire et célébrité. La deuxième scène signifiante et lorsque ce même Izo tente de revendre une armure poussiéreuse de samouraï, mais dont on lui refuse le rachat. Ici, Hideo Gosha signifie clairement la fin des valeurs associées aux samouraïs, l’honneur et la morale, absentes en cette époque de fin du shogunat où différents clans s’affrontent politiquement pour faire émerger un nouvel ordre. La troisième séquence  majeure  est l’assassinat d’un notable auquel assiste Izo. Le meurtre se passe de nuit sous une pluie battante, et la mise à mort est longue est laborieuse, les tueurs n’ayant manifestement pas les compétences pour un travail propre et rapide. Témoin de la scène, Izo se persuade qu’il pourra faire mieux et retient surtout le mot « châtiment » (hitokiri) hurlé par un des tueurs et qu’il reprendra par la suite comme une formule rituelle, une conjuration pour sidérer ses adversaires et les tuer plus facilement. Dans ces trois scènes, situées toutes dans les vingt premières minutes du film, Hideo Gosha pose les bases du métrage, les motifs qu’il va décliner par la suite sous la forme du parcours initiatique de Izo « Le Tueur ».


« Hitokiri le Châtiment » suit donc le parcours de Izo, tueur instinctif et brutal, qui obéit aux ordres de Takeshi, chef du clan de la province de Tosa, qui le manipule sans vergogne pour imposer son autorité. Le lien qui unit les deux hommes est celui suggéré par le conte du maître et de son chien : Takeshi profite des limites intellectuelles d’Izo pour le soumettre à sa bonne volonté et en faire une machine à tuer au profit de ses ambitions politiques. Les détails des alliances entre clans, des manœuvres politiciennes, du contexte historique sont volontairement abscons pour le spectateur qui se trouve aussi perdu que le personnage principal et qui partage à l’identique son désarroi face à une situation qui le dépasse. L’association d’Izo à l’animal est d’autant plus signifiante dans la scène où le tueur, volontairement tenu à l’écart d’un massacre programmé, parcourt les 45 kilomètres qui le séparent du lieu de la tuerie en courant comme un chien fou. La scène est comique mais surtout pathétique et tragique car elle révèle le rapport de maître à esclave entre Takeshi et Izo, permis par la différence de condition sociale entre les deux et par la supériorité psychologique qu’exerce l’un sur l’autre. Hideo Gosha pointe l’injustice sociale qui règne dans la société japonaise de cette époque. Celle-ci se manifeste jusque dans les rapports d’Izo aux femmes : la fille d’un riche notable le rejette en l’humiliant et Izo trouve refuge auprès d’une prostituée qu’il prend sous sa protection et dont il paiera la  liberté au prix de sa vie.


Hideo Gosha imprime une identité visuelle très forte au film, à travers des choix graphiques et de mise en scène très audacieux ou signifiants. Le film appartenant  au genre du chambara, les combats au sabre font parties des climax du métrage. Le premier, celui dont Izo est le témoin, témoigne d’une réelle violence psychologique tant la victime, consciente du sort qui lui est réservé, met du temps à mourir sans vraiment comprendre la raison de cette attaque. Plus tard, un duel dans une ruelle étroite témoigne de la bestialité d’Izo et de son enfermement psychologique. Le massacre d’Ishibe, auquel il participe alors qu’il en été écarté, hurlant son nom pendant le combat, nous dit le désordre psychologique du personnage et son côté tragique. Il se croit un héros alors qu’il n’est qu’il n’est qu’une machine à tuer redoutée pour sa brutalité, un monstre pathétique à l’identique d’un Frankenstein. Les combats sont ponctués des fameux geysers de sang qui éclaboussent les surfaces, les corps, les visages et les armes. Hideo Gosha utilise systématiquement le cadre, le placement des personnages dans celui-ci, la lumière, le décor et les éléments naturels de façon très significative. Lors des face à face entre Takashi et Izo, ce dernier est placé au second plan et filmé en plongé tandis que son maître lui tourne régulièrement le dos où le considère d’une position supérieure. L’esclave est toujours vêtu  de noir et se situe dans une zone d’ombre ou de faible éclairage tandis que son maître est habillé de blanc et capte une lumière extérieure aveuglante. La pluie (ou l’eau) joue un rôle dramatique et ponctue régulièrement le film : elle dramatise certaines séquences, symbolise le péché qu’on lave ou indique la confusion des personnages. Dans ce film pessimiste et noir, Chintarô Katsu, célèbre masseur aveugle dans la série des Zatoichi et agent secret usant de son membre comme d’un instrument de torture ( !) dans « Hanzo The Razor », dévore littéralement l’écran avec l’énergie du désespoir. Tatsuya Nakadai, vu par ailleurs chez Gosha dans « Goyokin » lui donne la réplique avec un cynisme et une froideur redoutables tandis que l’écrivain Yukio Mishima  se fait ici hara-kiri, geste qu’il commettra réellement pour se suicider un an plus tard.


« Hitokiri le Châtiment » fait partie d’une nouvelle collection de six films consacrée à Hideo Gosha éditée par Wild Side, qui ne s’était jusqu’alors intéressé au réalisateur qu’au travers de « Goyokin » (son autre chef d’œuvre indiscutable). Parmi ces titres, «Hitokiri » est le seul à bénéficier du traitement d’un double dvd collector (ce qui ne veut pas dire que les autres soient dépourvus de bonus), justifié sans doute par la réputation du film et par le fait qu’il s’agit d’une exclusivité mondiale en Dvd.  La qualité technique est une nouvelle fois au rendez-vous (gâtés que nous sommes, on en viendrait presque à trouver cela normal !). La copie chimique est débarrassée de tout scories et affiche une propreté immaculée. Le transfert numérique ne laisse supposer aucun défaut d’encodage. Les suppléments, réunis sur le second disque, se composent de deux copieux documentaires. Le premier, Hideo Gosha, « Jidai Geki Style », d’une durée de 52 minutes, revient sur la carrière du cinéaste en donnant notamment la parole à la propre fille de Gosha, au réalisateur Masahiro Shinoda et à de multiples collaborateurs du metteur en scène. Il est question des apports du cinéaste au genre du chambara, à travers notamment l’exemple de « Goyokin » dont il est largement question, mais aussi des difficultés qu’a rencontrées Hideo Gosha pour se faire respecter en raison de ses origines télévisuelles dont il eu du mal à se défaire. Le deuxième reportage consiste en une série d’entretiens de 27 minutes qui détaillent cette fois le tournage de « Hitokiri le Châtiment », et notamment la première scène de combat sous la pluie, celle de la cours folle de Izo et du massacre de l’auberge d’Ishibe qui s’en suit. Un véritable régal que de suivre ces souvenirs qui nous replongent dans l’âge d’or du cinéma japonais !
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Publié dans Dvd

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M
Dire que le film a été presque complètement oublié pendant près de 40 années ! C'est une superbe sortie en tout cas, esperons que le film trouve maintenant une certaine reconnaissance (il le mérite amplement).
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