[Ciné] The Wrestler

Publié le par Frédéric RACKAY

La meilleure nouvelle de « The Wrestler » est la façon dont Darren Aronofsky a totalement repensé son cinéma, l’a soustrait à tous les effets qui contaminaient ses œuvres précédentes (trop de split screens, de ralentis, d’accélérés, de caméras assujetties, de pathos, de philosophie mystico religieuses…), comme une réponse strictement inversée à ce qui faisait scorie dans « Requiem for a dream » ou « The Fountain ». C’est bien simple, on se croirait presque chez les frères Dardenne : la fascination pour les  outcasts, la caméra vérité qui colle aux personnages, la pellicule ultra sensible et son gros grain façon « reportage », la lumière naturelle. Si le  projet de mise en scène de « The Wrestler » est contenu dans cette façon d’épurer pour ne garder que le nerf, l’essentiel, ça ne veut pas dire pour autant que la réalisation d’Aronofsky ne fait pas sens. Au contraire, elle est souvent signifiante de l’enfermement des personnages, de leur incapacité à échapper à leur environnement, d’exprimer leurs émotions et leurs sentiments. Randy « Le bélier » ne vit que pour le catch, pour qui la vraie vie est celle où les coups sont les plus durs à encaisser. Cassidy est stripteaseuse dans un club douteux, mère isolée dont la ligne de vie est de ne pas avoir de contact avec sa clientèle. Chacun obéit à son propre code, qui détermine le sens de son existence. Aronofsky filme la vie comme un combat : lorsque Randy descend les escaliers pour prendre son job de boucher de superette, il le met en scène comme si le personnage sortait des vestiaires pour rejoindre le ring, avec les acclamations du public qui s’interrompent quand il ouvre le rideau le ramenant à sa triste existence. Lorsque Cassidy effectue son lapdance, la scène est chorégraphiée comme un match, entre le public et son propre corps, ce qu’elle doit montrer et ce qu’elle refuse d’exhiber.




Aronofsky détourne les poncifs du mélodrame en les retournant comme une crêpe. La relation entre Randy et sa fille avec qui il renoue les liens n’échappe dans un premier temps pas au cliché, même si la réconciliation autour d’une valse dans un dancing abandonné annonce déjà l’échec de celle-ci. Mais l’incapacité du catcheur à tenir son rôle de père est plus forte, quand il oublie  son rendez-vous à dîner avec sa fille pour une partie de jambe en l’air sordide avec une jeune admiratrice. De la même façon, le film évite le happy end que prévoyait le départ de Cassidy pour assister au dernier combat de Randy. Après s’être cherchés mutuellement pendant tout le film, il est tout simplement trop tard pour que leurs deux mondes se rencontrent. La jeune femme ne peut plus porter sa propre douleur et celle d’un autre, fait demi-tour, et laisse Randy à sa solitude. Aronofsky livre un immense clin d’œil à la saga des Rocky, où Adrian n’était jamais très loin de son homme, figure maternelle et protectrice. Mais dans « The Wrestler », derrière le rideau de la coulisse, plus personne n’attend Randy « Le Bélier », la salle de sport est son purgatoire, il peut verser ses larmes sur l’échec de sa vie , expier ses pêchés dans la douleur et le sang.

Mickey Rourke est monstrueux dans le personnage de Randy, dans tous les sens du terme. Son visage, son corps portent les stigmates des coups qu’il a reçu tout au long de son existence. La cicatrice à la poitrine dit sans équivoque que le cœur souffre, lutte pour les derniers soubresauts de la vie. « Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli », écrivait Kundera dans « L’insoutenable légèreté de l’être ». Randy se situe exactement dans cet état intermédiaire  : la scène où il commente la scène musicale rock des années 90 est significative de son appartenance à une autre époque,  tout comme ce décorum extravaguant autour du catch, les collants fluos, les cheveux peroxydés, la mise en scène absurde des combats.  Même ses admirateurs paraissent issus d’une époque révolue, comme le témoigne la scène presque fantomatique de la convention, avec ses signatures et ses photos qu’on vend pour quelques dollars. Aronofsky ne filme jamais l’acteur comme un freak, mais davantage comme une figure quasi christique, les bras en croix quand il monte sur la troisième corde pour asséner le dernier coup du bélier. Dans la presque irréalité de ce corps, le plan final est sans doute le plus surprenant que le cinéma américain nous ait donné à voir depuis longtemps., beau, poétique et émouvant. Randy s’envole, disparaît littéralement, comme happé par une puissance supérieure, il peut rentrer dans la légende…ou l’oubli.

Publicité

Publié dans Ciné

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article