[Ciné] Le petit fugitif

Publié le par Frédéric RACKAY

Pour comprendre l’importance de la reprise du « Petit Fugitif » dans les salles françaises, pour la première fois depuis sa première exploitation en 1953, il faudrait imaginer que des films comme « Le voleur de bicyclette » de De Sica, « Monika » de Bergman, « Les 400 coups » de Truffaut, « Shadows » de Cassavetes ou « A bout de souffle »  de Godard soient demeurés invisibles au grand public depuis leur sortie, 30 ou 40 ans plus tôt. Comment un film précurseur de la Nouvelle Vague, qui obtient en 1953 un Lion d’Argent à Venise, partagé avec le fameux  « Contes de la Lune vague après la Pluie »,  a-t-il pu demeurer aussi longtemps inédit dans nos salles ? Mystère. Et erreur corrigée par Carlotta qui propose depuis mercredi la reprise événementielle de ce petit chef d’œuvre historique, véritable révolution esthétique et chaînon manquant entre le néo-réalisme italien et la nouvelle vague française.




Aujourd’hui, si un film tourné dans les conditions du réel, caméra au poing, est une proposition esthétique communément admise par les spectateurs, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’au milieu des années 50, ce modèle est inédit et inconnu du grand public. Le dispositif de création du « Petit Fugitif » s’éloigne des sentiers battus à une époque où il n’y a aucune alternative américaine au cinéma strictement hollywoodien. Les co-réalisateurs du film, issus de la photographie et du journalisme, durent batailler pour obtenir le financement du projet et permettre sa distribution, inventèrent une caméra légère et mobile ainsi qu’un système de harnachement autorisant une liberté de mouvement, tournèrent hors des plateaux, en équipe réduite pour favoriser l’authenticité. Toutes choses qui font du « Petit Fugitif » un objet d’une étonnante modernité, encore aujourd’hui.




« La petit fugitif » appartient à une tradition du cinéma dite du « kid movie », dont le plus célèbre représentant est le film de Chaplin, « The Kid » (mais on pense aussi à Fritz Lang et « Les contrebandiers de Moonfleet » ou à David Lean et « Oliver Twist) où le personnage principal est un enfant solitaire qui vit une aventure personnelle initiatique dans le monde des adultes. Vécue de façon fantastique, sociale ou comique, l’expérience de l’apprentissage est présentée dans « Le petit fugitif » d’un point de vue réaliste, mais toujours à travers les yeux du jeune héros. Le film n’évite pas de montrer les paradoxes et les contradictions de l’âge : ainsi, lorsque Joey fuit croyant avoir abattu accidentellement son frère, il se précipite au parc de loisir de Coney Island, lieu de fête et de jeu où la sanction des adultes est a priori inexistante. Il y assouvit tous les fantasmes d’un gamin affranchi de l’autorité des grands : faire des tours de manège, jouer au base-ball (ce que son frère ne lui permettait pas), boire du coca, manger de la barbe à papa, de la pastèque. Il apprend également l’obstination et la persévérance en jouant au jeu du chamboule tout, où il ne parvient pas à gagner mais auquel il réussit finalement à force de volonté et d’entraînement. Mais très vite, l’argent volé à sa mère ne suffit plus, et Joey ne peut pas réaliser son plus grand rêve : se payer une ballade à poney. Il lui faut donc gagner de l’argent, ce qu’il fait en ramasser les bouteilles vides sur la plage et en empochant l’argent de la consigne. En une seule journée, Joey a simplement grandi, il a appris des choses sur la vie, est passé par toutes sortes d’émotions, de la crédulité à la joie, en passant par la frustration.




« Le petit fugitif » est filmé de façon quasi-documentaire, la caméra systématiquement scotchée à la paire de Converse du gamin. Ce qui frappe avec cette méthode de filmage est l’authenticité qui en résulte, mais surtout le regard photographique exceptionnellement juste, issu du photo journalisme. La presqu’île de Coney Island est familière aux spectateurs   ayant vu « Mirage de la Vie » de Douglas Sirk ou la série des « Sopranos ». C’est un décor souvent utilisé au cinéma, mais « Le petit fugitif » propose une vision d’un lieu et d’une époque d’une telle vérité qu’on croirait assister à un reportage qui dans son observation, dit l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui (les tenues vestimentaires des teenagers n’ayant guère changé : jean’s et baskets, lectures des comics, familles monoparentales, culture des loisirs…).
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Publié dans Ciné

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