[Ciné] L'étrange histoire de Benjamin Button

Publié le par Frédéric RACKAY

Affirmer qu’avec « Zodiac », David Fincher a réalisé le film de la maturité ne revient pas à nier sa filmographie antérieure, déjà talentueuse. Mais avec « Panic Room », on avait la ferme impression que le réalisateur avait fait le tour de ses effets essentiellement basés sur la prouesse numérique (le fameux plan de la caméra traversant la cuisine, se faufilant dans l’anse de la tasse à café !). Débarrassée de ces artifices, la mise en scène de « Zodiac » coïncidait d’avantage au sujet du film, à son aspect laborieux et procédurier, tout en s’inspirant de la tradition du polar « hard boiled » des années soixante-dix et d’un certain cinéma d’investigation journalistique (« Les hommes du président »).

Le défi numérique est au centre de « L’étrange histoire de Benjamin Button » puisqu’en racontant le destin de cet homme né dans un corps de vieillard et qui rajeunit physiquement au fil des années, David Fincher doit utiliser les effets spéciaux paradoxalement de façon à ce que la performance soit invisible aux yeux du spectateur et ne monopolise jamais l’attention. Le pari est réussi concernant le personnage principal, dont on oublie très vite qu’il a été crée par ordinateur. Cependant, le réalisateur cède à une tentation du « tout numérique »  qui rejaillit par effet de contamination sur l’ensemble du film, des décors à la photographie, uniformément grise pour signifier le côté nostalgique, mais proprement hideuse sur la totalité du métrage. Ce passage à la palette graphique donne la désagréable sensation de contempler une carte postale unidimensionnelle et exclut ainsi toute profondeur de champs au profit d’une surface plane, un espace figé où l’aspect multidimensionnel des personnages est renié, où jamais la complexité ne peut se manifester de quelconque façon. Le formidable échec du film de Fincher se situe précisément là : cacher derrière un pitch inutile le vide de son propos en habillant son film d’un grand manteau numérique qui interdit toute émotion.




Car finalement, quel est le sujet du film ? En quoi cet artifice scénaristique de la « vie à rebours » produit-il quoi que se soit d’inédit qui ne pourrait être signifié en son absence ? Que toute chose est éphémère ? Que chacun verra mourir ses proches ? Nul besoin de vivre sa vie à l’envers pour savoir que l’amour est une matière fuyante qui peut vous quitter sans crier gare. Carpe diem ? David Fincher nous inflige une philosophie de comptoir et les poncifs les plus navrants en ayant recours à une imagerie symbolique sur-signifiante, telle la maison de retraite où la vie est davantage précieuse car le temps y est compté, le ponton et l’oiseau mouche (la mort et le passage dans l’autre vie), l’horloge qui tourne à l’envers ou la danse comme moyen de dire la précarité du corps humain. Toutes choses qui auraient pu être  admises par le spectateur si « L’étrange histoire de Benjamin Button » avait adopté plus franchement pour le mode de la fable ou dégagé une poésie autre que celle du simple coucher (ou lever) de soleil dont on ne voudrait même pas suspendre le poster dans son cabinet de toilette. Au lieu de cela, David Fincher parvient même à éviter de traiter du sujet de la différence et du racisme, pourtant central avec un tel personnage, de surcroît dans une ville du Sud des Etats-Unis.  Impossible cependant d’affirmer qu’il passe à côté de son sujet, puisque de sujet, le film en est totalement dépourvu.

Dans ce long tunnel d’ennui de 2 H 40, que restera-t-il ? Un trouble, celui de l’image de Benjamin au crépuscule de sa vie, corps de nourrisson dans les bras de celle qu’il a aimé. Et l’interprétation hors du temps de Cate Blanchett et Tilda Swinton, deux actrices contemporaines aux physiques de stars des années folles. C’est bien peu finalement et lorsque dans le générique final on lit : « From a short story of Scott Fitzerald, on ne peut s’empêcher de penser que l’adaptation fut longue, très longue et laborieuse. Et d’espérer que cet état régressif chez David Fincher, son incapacité à produire de la mise en scène (comme forme dynamique de mise en situation) autrement que par les effets rebattus du flash back, du coup du destin à la Jeunet (l’accident de Cate Blanchett) ou du clip musical (l’installation du couple sur fond de Beatles) est accidentel ou seulement provisoire.
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Publié dans Ciné

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J
un excellent point de vue !
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