[Ciné] Funny games U.S.

Publié le par Frédéric RACKAY

On parle ici régulièrement de la vague de remakes, prequels ou séquelles qui sévit aujourd’hui à Hollywood, traduisant a priori le manque d’inspiration d’une industrie en mal de renouvellement. L’un des exemples les plus singuliers de remake est le « Psychose » de Gus Van Sant, un shot for shot en couleur qui reprenait à l’identique le découpage du film d’Hitchcock. Un geste de mise en scène manifestement inutile, une expérimentation contemporaine superflue et sans conséquence, si ce n’est de  pointer la vacuité de son propos.  Dans cet exemple précis, il s’agissait du cas d’un metteur en scène actuel qui s’emparait d’un classique du cinéma tourné trente ans plus tôt. Qu’en serait-il d’un cinéaste refaisant strictement le même film qu’il a déjà tourné à dix ans d’intervalle ?  Attitude d’orgueil et d’autosatisfaction nombriliste ? Preuve sans équivoque d’un réalisateur qui tournerait en rond, récitant son propre cinéma ? Ou au contraire, ré-actualisation pertinente d’une forme et d’un fond toujours à propos ? Avec son « Funny games US », Michael Haneke apporte une réponse qui provoquera sans doute le débat et recueillira des réactions contrastées.

On ne peut pas parler de « Funny Games US » sans dissocier la forme et le fond, sans noter qu’entre l’original et son remake, deux différences de taille sont intervenues : le lieu et le moment. Le débat sur la violence qu’avait suscité l’original il y dix ans est d’autant plus d’actualité que le film ressort aujourd’hui dans un contexte où les « tortures flicks », ces films tels « Hostel » ou « Saw » qui se repaissent de la souffrance d’autrui, sont à la mode et fascinent le public outre-Atlantique.Sauf que « Funny Games US » n’est pas un film du samedi soir qu’on irait voir pour se procurer quelques sensations fortes sitôt désamorcées dans un fou rire libérateur. Le film d’Haneke porte un regard sur la violence tel qu’il est impossible d’en retirer une quelconque notion de plaisir malsain, il balaie le spectre de la violence psychologique, du sévisse physique, de l’humiliation sexuelle en laissant le spectateur exsangue, pantois devant une telle démonstration des pires penchants de la nature humaine. En cela, Haneke s’inspire à l’évidence de Pasolini et de son fameux « Salo et les 120 journées de Sodome » et du Kubrick de « Orange Mécanique ». Il suffit notamment de visionner la bande-annonce de « Funny Games US » pour s’en convaincre : avec son montage ultra découpé sur fond de musique classique, elle est la quasi exacte réplique de celle du film de Kubrick.

On reproche beaucoup à Haneke un côté moralisateur, d’autant plus contradictoire qu’il condamnerait dans un même élan la violence tout en en faisant le spectacle de son film. Cependant, en s’imposant la contrainte de refaire à l’identique un film daté de dix ans, sans jamais faire de références au contexte social, politique et médiatique actuel, le réalisateur s’abstient de donner les clés de son œuvre et laisse hors champs tout élément qui permettrait au spectateur de justifier ce qui lui est donné à voir. C’est en fait la vraie force du film : Haneke aurait pu injecter dans « Funny Games US » une critique au vitriol des nouvelles formes de communication(chaînes d’information en continu, télé réalité, You Tube et Daily Motion)  qui restituent sans distance ni commentaire les images du monde et les rendent familières et acceptables, il aurait aussi pu condamner la société américaine qui vote deux mandats consécutifs à George Bush Jr et accuser le côté va-t-en guerre de la première puissance démocratique du monde. Au lieu de cela, le réalisateur fait appel à l’intelligence du spectateur et l’invite à faire sa propre interprétation de son film. Contrairement à un Gus Van Sant qui, dans « Elphant », ne pouvait pas s’empêcher de justifier la tuerie de Colombine en montrant ses jeunes ados jouer à des « shoot them up » sur console vidéo et visionnant des images de défilé nazis pendant la seconde guerre mondiale.

Ni moraliste ni moralisateur, Haneke serait en fait, derrière ses allures de prof de philo, un punk qui s’ignore. Le déferlement de rock hardcore qui recouvre la musique de Haendel dans le générique de début, son parti pris manifeste pour les bourreaux (les regards caméras qui rendent complice le spectateur) et la façon dont le réalisateur dynamite de l’intérieur les valeurs bourgeoises de la famille en témoignent. Les deux tortionnaires, derrière leurs habits quasi chirurgicaux (vêtus tout de blanc et gantés) et leur air efféminé, seraient alors les rejetons dégénérés et malsains d’une bourgeoisie qui s’ennuie, obligée d’inventer des jeux obscènes et brutaux pour se divertir.
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Publié dans Ciné

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