[Ciné] "Serbis" et "Hunger" : retour sur deux films choc !

Dans la galaxie du cinéma asiatique, les Philippines ne sont pas les plus familières au spectateur occidental, et il faut la sélection dans les grands festivals internationaux pour que ses films soient distribués chez nous. Si l’on ne peut donc pas généraliser à l’ensemble de la production nationale, ce « Serbis » de Brillante Mendoza témoigne en l’occurrence d’une belle vitalité du cinéma local. Un cinéma physique, bouillonnant même, qui palpite, dont les fluides circulent, explosent, éjaculent. Il y a en effet du sang et de la sueur chez Mendoza, des sexes en érection, du sperme et des larmes. La caméra n’occulte aucun détail, ne se détourne jamais pour épargner le regard du spectateur, comme ce furoncle que l’on explose dans le goulot d’une bouteille. L’expérience peut provoquer le malaise, devenir un calvaire si on n’entre pas dans cet univers-là, mais il faut reconnaître une vitalité chez Mendoza, une absence de complaisance qui aurait inévitablement fait basculer le film dans le mauvais goût à la provocation gratuite. Car Mendoza ne se contente pas de plonger le nez du spectateur dans un univers moite et sale. En décrivant la journée d’une famille propriétaire d’un cinéma porno, il fait entrer toute une société dans les murs de ce palais déchu, et ausculte avec un effet de microscope les petits arrangements économiques pour n e pas faire faillite, la promiscuité sexuelle, la place de la femme dans la société philippine, la famille comme le noyau social à préserver coûte que coûte. Les ressorts scénaristiques sont ceux du soap (un divorce à négocier, une grossesse non désirée, un amour caché), mais Mendoza filme ce microcosme caméra à l’épaule, de façon ultra-mobile. Il suit le mouvement de ses personnages dans le dédale d’escaliers et de couloirs du cinéma porno, installe une urgence et une instantanéité qui font que les petits tracas de cette famille deviennent essentiels et pourraient être ceux de toute la société philippine, impression accentuée par le vacarme incessant des bruits de la rue qui s’infiltrent par les murs. Et quand, à la fin du film, la caméra s’échappe du huit clos pour sortir dans la rue, le spectateur découvre les lettres géantes du cinéma porno : il s’appelle « FAMILY ».

Steve Mc Queen est avant tout un plasticien, un vidéaste sans antécédent ni culture cinématographique au sens référentiel du terme, et ça se voit. « Hunger », son premier film pour le grand écran échappe ainsi à tout modèle cinématographique classique, de caractérisation des personnages ou d’exposition. Il use du medium cinéma comme d’une expérience d’images et de son qui doit susciter chez le spectateur un impact immédiat et durable. Le sujet – la grève de la faim de Bobby Sands et des prisonniers de l’IRA en Irlande pour obtenir le statut de détenus politiques – pouvait laisser craindre une dérive pamphlétaire ou une prise de position, mais il n’en est rien. Le film évite le manichéisme et le didactisme, il fonctionne pour l’essentiel sur l’absence de dialogue, sa force ne passant pas par les mots mais via l’image, choc. Steve Mc Queen n’épargne aucun détail sordide de la détention des prisonniers ayant recours dans un premier temps à la grève de l’hygiène : murs des cellules recouvertes d’excréments, nourriture envahie de vers, séances de masturbation nocturne, ratonnades d’une violence inouïe. Les hommes, nus car refusant de porter l’uniforme des prisonniers de droit commun, sont hirsutes, le cheveu long, dans un compromis entre un retour au primitivisme le plus primaire et la figure christique de martyr. Dans ce huit-clos pénitentiaire dont le spectateur ne peut s’échapper, l’une des seules séquences hors des murs de la prison se situe dans une autre institution d’Etat, un hospice, où un surveillant venu visiter sa mère se fait abattre froidement d’une balle dans la tête. La violence est partout, primaire, sauvage, inexplicable. Dans ce long chemin de croix pour les personnages et le spectateur, Steve Mc Queen injecte en plein milieu du film une longue scène dialoguée, filmée en plan-séquence d’une vingtaine de minutes. Ce morceau de bravoure parfait dans la construction et le rythme du dialogue entre Bobby Sands et son aumônier, donne enfin un sens à cette spirale de violence. La valeur de l’engagement, à la fois politique et humain, explique pourquoi certains hommes sont prêts à mourir pour leurs convictions, sans excuser ou glorifier le combat et les méthodes de l’IRA. Sous la forme de la symétrie parfaite du tryptique, Steve Mc Queen conclue « Hunger » par la grève de la faim de 66 jours de Bobby Sands, agonie lente et insoutenable décrite frontalement , et sans aucune concession pour le spectateur. C’est un véritable tour de force physique de l’acteur Michael Fassbender, et pour Stve Mc Queen, la naissance d’un grand cinéaste.
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