[dvd] Lost highway

Publié le par Frédéric RACKAY

Lors des interviews qui accompagnèrent la sortie de Lost highway, David Lynch a souvent défini le film comme une fugue psychogénique dont la structure adopterait la figure du ruban de Möbius, surface obtenue en cousant bord à bord deux extrémités d’un ruban avec une torsion d’un demi-tour. Si ces précieuses révélations de la part d’un réalisateur d’ordinaire avar en explications permettent d’appréhender le fonctionnement du film et sa logique interne, elles ne permettent toutefois pas de révéler tous les secrets contenus dans Lost Highway.

Le chef d’œuvre de  David Lynch fait en effet partie de ces films dont la multiplicité des interprétations et la profusion des analyses défie la critique et alimente le débat sur le sens et la signification de ce que le cinéaste donne à voir et à comprendre.



D’un point de vue strictement logique, le film peut s’interpréter comme l’histoire d’un joueur de saxo, Fred, qui soupçonne  sa femme, Renée de le tromper et qui la tue pour se venger. Dans la période qui précède son exécution, dans sa cellule, il va vivre une expérience de nature schizophrénique où il va s’imaginer dans la peau d’une autre personne   plus jeune, Pete, jeune garagiste qui séduit Alice, la femme d’un dangereux gangster. Le film débute donc comme l’autopsie d’un cauchemar conjugal (sujet du premier film du réalisateur, Eraserhead), où cohabitent incommunication, frustration sexuelle, jalousie et mensonges. Les personnages donnent l’impression de vivre dans un purgatoire qu’illustrent une villa dénue de toute décoration, et la quasi-absence de dialogues (le couple donne le sentiment de murmurer plutôt que de parler réellement). Dans ce contexte, l’acte sexuel est vécu comme une douleur, une frustration, une humiliation (la main de Renée posée sur l’épaule de Fred). Ce triste quotidien est perturbé par la découverte de vidéos filmées à l’intérieur de la demeure à l’insu du couple.  Ces cassettes vont agir comme accélérateur de l’état mental de Fred et le pousser au crime. C’est là que le film bascule dans un univers hérité du film noir.



Alors qu’on s’apprête à l’exécuter, Fred disparaît de sa cellule et est remplacé par Pete, jeune homme de 24 ans, double inversé de Fred : séducteur, plein d’assurance et de confiance, il évoque les personnages de bad guys des films des années 50 où se mêlent le mythe de James Dean et de la femme fatale à ce point que le film paraît désormais se situer hors du temps. Lost Highway fonctionne alors sur le principe de la rime systématique, où les événements antérieurs semblent se répéter de façon décalée (Renée la brune, devient Alice la blonde incendiaire), voire contaminer la narration au point de procéder à des béances dans le script, à des effets de contamination où un Homme Mystérieux (tel que désigné dans le générique) figure l’image d’un passeur, celui par lequel est rendu possible l’échange entre les deux mondes. Dit comme cela, le secret de Lost Highway paraîtrait presque simple à élucider si d’autres interprétations alternatives ne venaient troubler nos certitudes : le vrai monde ne serait-il pas plutôt celui de Pete et la première partie une forme de purgatoire ou d’enfer où seraient livrés les deux amants meurtriers de la seconde partie ? Alors même que Lynch nous livre des indices de façon manifeste dans le dialogue - l’Homme Mystérieux à Pete : « en extrême orient, les condamnés à mort sont emmenés dans un lieu où ils ignorent quand le bourreau surgira » -  dans l’image - les rimes visuelles lors des scènes d’amours - et dans le son - le sublime morceau de This Mortal Coil, Song to the siren, en écho lointain lors de la première scène d’amour entre Fred et Renée, qui revient lors de la séquence dans le désert, et dont les paroles « did i dream, you dream about me » pourraient résumer le film -  le film se dérobe toutefois à l’analyse littérale et conserve sa part de mystères.Ansi, lorsque Fred-Pete s’observent dans le miroir, ne sont-ils pas plutôt face à leur double ? Quelle est cette deuxième ombre qui accompagne Fred dans le noir avant le crime de Renée ?...



Au-delà de son caractère purement cérébral ou intuitif, Lost Highway est un pur objet de cinéma où David Lynch poursuit un travail de mise en scène unique  sur l’image et le son. Le point de vue exprimé par la caméra n’est ainsi jamais gratuit : les plans à la steadycam qui explorent les couloirs de la villa font supposer l’existence d’une puissance extérieure aux protagonistes, qui exerce une force supérieure sur le déroulement des faits - créant une angoisse sourde ressentie par le spectateur - tandis que les références aux films noirs qui se manifestent dans le second acte obéissent aux règles du genre (jeu sur l’ombre et la lumière). Cinéaste de l’image, David Lynch a toujours expérimenté les textures sonores de ses films : Eraserhead et Elephant Man saturés de sonorités industrielles, les stridences sonores de Sailor et Lula et de Twin Peaks. Lost Highway est une nouvelle référence en la matière pour le cinéaste : au-delà du jeu de rimes et de chansons aux paroles signifiantes déjà évoquées ci avant (importance de la musique) , David Lynch sature son film d’infra basses angoissantes et de rock industriel qui en font aussi un objet auditif hors du commun, et une expérience sensorielle unique.
 
Le dvd
 
Précédemment édité à la préhistoire du support, le dvd Mk2 devait nous faire oublier la piètre qualité technique de l'édition TF1et son absence de suppléments. Premier motif  de réjouissance, le packaging lenticulaire est parfait accord avec le film. Un riche livret thématique analyse le film : c'est le supplément critique le plus interessant de cette édition car s'il l'on se tourne vers les bonus, le spectateur à la recherche de réponses sera sans doute frustré. Une interview récente de Lynch tournée en juillet 2005 nous montre un réalisateur qui donne simultanément le sentiment de vouloir garder les secrets du film pour lui tout en avouant l'apparente simplicité de son contenu. Les interviews d'époque du cinéaste et de ses acteurs sont purement anécdotiques et le court making of nous donne des informations de tournage qui confirment la précision méthodique du réalisateur et l'importance accordée à la musique, délivrée par haut parleurs sur le plateau.
 
D'un point de vue technique, si le bond qualitatif par  rapport à sa première édition est manifeste, le film nous laisse toutefois un peu sur notre faim, faute à un report numérique déficient dans sa première partie où les problèmes de compression lors de travelling latéraux sont évidents. L'image paraît parfois assez floue dans les scènes sombres et d'intérieur. Dès que le film devient lumineux dans sa seconde partie, cela devient largement plus satisfaisant. Le son dont nous avons essentiellement testé la piste Vo DTS rend hommage au travail de Lynch : le caisson de basse est souvent sollicité et les passages musicaux ont de l'ampleur.
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Publié dans Dvd

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