[Ciné] Grindhouse (Double Feature)
Petite piqûre de rappel : un grindhouse aux Etats-Unis est un cinéma projetant des films dits d’exploitations, c’est-à-dire des productions à petit budget, présentés sous la forme de doubles programmes mélangeant les sous genres les plus divers.tels que les films de zombie, de bikers, de la nunsploitation, de la blaxploitation, des films de femmes en prison, des films de « rape and revenge », des slashers, des giallos, des films de kung fu, du chambara ou du cinéma porno. Meurtres sanglants, vengeances, bimbos déchainées, gore à foison, aliens improbables, ces films excitaient les spectateurs qui entraient dans la salle comme on va à la fête foraine, pour se payer une bonne tranche d’émotion, hurler sa joie ou son dégoût, réagir bruyamment de façon conviviale. Le spectacle avait aussi bien lieu sur l’écran que dans le public. Les grindhouses, versions urbaines des drive-ins, ont vécu des années 60 à la fin des années 80, condamné par les vidéos clubs, les multiplexes et la logique financière des studios américains.
En France, les grindhouses, purs produits de la sous culture américaine, n’ont pas d ‘équivalent. Tout au plus pourrait-on comparer cette expérience à celle des cinémas de quartier ou des séances de minuit, qui diffusaient des films cultes devant un public qui tentait de prolonger le plaisir dans la salle, en jouant les scènes, se déguisant ou récitant les dialogues du film comme on dit une prière à la messe. Le concept du « grindhouse » nous est donc étranger, mais dans les années 80 , certains éditeurs bénis des Dieux comme René Château ont diffusé en VHS ce cinéma de genre, et ont permis à toute une génération de cinéphiles déviants de découvrir des films comme « Bad taste », « Street Trash » ou « Zombie ». Aujourd’hui, avec l’avènement du dvd et l’import massif de titres jadis invisibles, il est tout à fait possible de s’organiser chez soi une soirée « grindhouse » entre amis.
L’idée de voir revivre le concept « grindhouse » avait donc de quoi exciter notre attente, surtout lorsque le projet est initié par le duo Robert Rodriguez/ Quentin Tarantino, deux réalisateurs qui ont toujours manifesté un amour du cinéma d’exploitation au point de le réinjecter explicitement dans leurs meilleurs films, deux fan boys aux allures de gamins à qui l’on donnerait la clé d’une chocolaterie lorsqu’il s’agit de rendre hommage au cinéma qui ont construit leur cinéphilie.
Au programme donc, deux films de 75 minutes chacun entrecoupés de fausses bandes-annonces dans la plus pure tradition « grindhouse ».
La séance commence avec les panneaux vintage qui amorçaient aussi « Kill Bill Vol.1 » : « Our coming attractions », introduisant le trailer de « Machete », qui donne immédiatement le ton. Réalisé par Rodriguez, ce trailer se sert de raccords inattendus pour provoquer des raccourcis hilarants. Le montage résume une histoire classique de tueur trahi qui se venge de ses commanditaires. La voix-off de Baryton pastiche à merveille les commentaires ridicules la plupart du temps entendus sur les bandes-annonces. Ce faux trailer contient tellement de possibilités que le film qu’il illustre pourrait connaître une sortie « direct-to-video ». Le ton est donné : dialogues bourrés de punchlines désopilantes, poses iconiques, ultra violence décomplexée, le trailer de « Machete » est un shoot de pur plaisir qui prépare à ce qui va suivre.

« Planet Terror » est le premier segment réalisé par Robert Rodriguez. Présenté au sein du diptyque comme un film de zombies, le film adopte la structure familière de l’invasion d’une petite ville par une horde de « morts vivants » contaminés par un gaz militaire importé de la guerre en Irak. L’action se déroule en l’espace d’une seule nuit et met en scène dans un premier temps une multitude de personnages et seconds rôles dont la caractérisation participe de la réussite de l’ensemble. Car il ne s’agit pas de défourailler du zombie pendant 1 heure 15 sans donner de la chair aux protagonistes. Rodriguez dresse donc d’abord le portrait d’une galerie de personnages éclectiques : une ancienne go go danseuse aux multiples « talents inutiles » et son ex petit ami au passé mystérieux mais disposant de grandes capacités au couteau, une infirmière qui a une utilisation toute personnelle de ses seringues et son mari docteur qui révèle son caractère de salaud, le gérant d’un snack douteux, des baby-sitters jumelles complètement barrées, un scientifique collectionneur de testicules… Outre l’aspect folklorique et fonctionnel de cette joyeuse troupe, le film parvient à faire vivre ses personnages, à tisser des liens entre eux jusqu’à provoquer l’émotion dans un final qui rappelle « Terminator ».
Une fois le contexte local posé, Rodriguez peut déchaîner la violence dans un excès gore totalement décomplexé. Il utilise tous les tics visuels propres au cinéma « grindhouse » et se les approprie pour les intégrer dans sa mise en scène : faux raccords, musique synthétique, décors nocturnes baignés d’une fumée omniprésente, vulgarité assumée (les plans qui s’attardent sur les fesses des comédiennes), défauts de pellicule, image qui déraille, bobine manquante créant une béance dans le script, tout y est ! Mais qu’on ne s’y trompe pas, « Planet Terror » n’est pas une parodie comme pouvait l’être « Shaun of the dead » par exemple. Le film ne procède pas par effet de décalage pour créer des situations comiques, mais par un jeu d’ajouts systématiques. Plus d’hémoglobines : lorsque les zombies se font irradier par un gaz toxique, ils surgissent face caméra en vociférant ! Plus de postures iconiques : la strip-teaseuse unijambiste et son machine gun en guise de prothèse. Plus de politiquement incorrect : l’ado qui se tire une balle accidentellement avec le pistolet confié par les soins de sa maman. Plus de références multiples : à Romero essentiellement et à sa trilogie des morts-vivants. « La nuit des morts-vivants » pour l’unité de temps strictement respectée, « Zombie » pour le côté safari dans l’abattage des morts-vivants, et « Le jour des morts vivants » pour sa charge antimilitariste. Mais Rodriguez fait aussi référence à Terminator, Carpenter et même à Tarantino lorsque Rose McGowan se réveille à l’hôpital dans une séquence qui rappelle la sortie de coma de la Mariée dans Kill Bill vol.1 ». Plus d’humour trash : les effets du gaz sur les testicules des victimes !
Rodriguez et ses comédiens prennent un plaisir manifeste à dynamiter les conventions du genre pour offrir aux amateurs le film d’horreur ultime, sans limites, jouissif et excessif.
L’entracte entre le segment de Rodriguez et celui de Tarantino comporte trois nouvelles fausse bandes-annonces. Outre le « Werewolf women of the SS » de Rob Zombie où Nicholas Cage cabotine à souhait en Fu Manchu et le « Don’t » d’Edgard Wright, qui résume tout ce qu’il faut éviter dans les films d’horreur, c’est surtout le « Thanksgiving » de Eli Roth qui emporte l’adhésion. La bande-annonce, absolument hilarante et provocante comporte des plans impliquant une cheerleader faisant du trampoline en s’effeuillant pour finir par s’empaler sur le couteau d’un obscur serial killer, un couple dans une voiture dont l’occupante s’emploie à administrer une petite gâterie à son boy-friend alors que celui-ci vient de se faire décapiter, un cadavre servi à table sous la forme d’une dinde de Thanksgiving. De quoi faire passer Michael Miyers pour un enfant de chœur et Halloween pour un joyeux carnaval.

Avec « Death Proof », Tarantino avait annoncé son intention de réaliser un slasher, c’est-à-dire ce genre de films ou un tueur, généralement muni d’une arme blanche, décime une bande de jeunes adolescents perdus dans une cabane au milieu d’un bois (et qui a produit des séries comme les « Vendredi 13 » ou les « Freddy »). Mais dès les premières images du film, il semble manifeste que le réalisateur a la volonté de se jouer des codes du genre afin d’en donner sa propre vision, à la fois personnelle et respectueuse. Si Tarantino veut rendre un hommage aux films de voitures des années 70, tels que « Larry le dingue, Mary la garce », « Sugarland Express » ou « Vanishing Point », cités explicitement, c’est en refondant le genre dans son propre système de mise en scène. Ainsi, n’importe quel spectateur a minimum attentif reconnaîtra ce qui fait la « trade mark » tarantinesque, à commencer par une bande-son vintage toujours adéquate et des tunnels de dialogues où les propos les plus insignifiants sont magnifiés par la plume du scénariste réalisateur. Le film est ainsi à voir impérativement en VO car « Stuntman Mike » sonne tout de même mieux que « Mike le Cascadeur » et pour apprécier des lignes de dialogue aussi savoureuses que «- Do i frighten you ? is it my scar ? – No, it’s your car ». Tarantino manifeste en outre une nouvelle fois sa fascination pour les pieds des actrices et s’illustre encore dans une direction d’acteur hors pair (et plus spécifiquement ici d’actrices épatantes) et dans l’art consommé d’étirer à l’infini les moments en creux pour porter à son paroxysme les temps forts attendus. Tarantino en vient même à remaker son « Reservoir Dogs » avec une bande d’actrices bavardant à une table autour de laquelle la caméra tourne dans un long plan séquence qui rappelle irrésistiblement la séquence inaugurale de son premier long-métrage. Mais si Tarantino n’évite pas le clin d’œil auto citationnel (et qui fera dire à ses détracteurs qu’il se répète inlassablement), c’est bien dans le registre du contre-pied qu’il excelle avec « Death Proof ». Car le groupe de jeunes gens habituellement traqué par un serial killer dans les slashers est ici remplacé par des jeunes femmes dont le statut passe de victimes à celui de prédatrices, dans une structure « à la Psychose » où le point de vue adopté initialement est rompu brutalement pour laisser la place à de nouveaux personnages. Dans le même ordre d’idée du contre-pied systématique, le tueur, d’ordinaire armé d’un couteau, tue ici avec une voiture de cascadeur qu’il projette contre ses victimes, dans une lourde symbolique à caractère sexuel.
Un tel détournement des codes du genre auquel Tarantino rend hommage s’inscrit-il fidèlement dans le projet « Grindhouse » ? Le réalisateur répond-il au cahier des charges que lui-même et son acolyte se sont fixés ? Pas réellement : s’il utilise comme Rordiguez les défauts de la pellicule, les faux raccords et le gag de la bobine manquante pour justifier l’appartenance de « Death Proof » à une lignée « grindhouse », il imprime à ce point son empreinte de cinéaste sur ce projet que son film finit par échapper au strict label de série B « Death Proof » comporte quelques moments de pur cinéma, des morceaux de bravoure tels qu’il se hisse très au delà d’un simple hommage aux films d’exploitations. La séquence de l’accident de voitures en choc frontal, avec tout ce qui la précède, l’utilisation de la bande-son comme élément de dramatisation, le montage paroxystique de la collision sous quatre points de vue différents (comme le nombre de victimes), est un sommet de la carrière du réalisateur. Tout comme la course-poursuite de vingt minutes qui clôt le film et qui devient un classique instantané au même titre que celles de « Bullit », « French Connection » ou « Police Federal Los Angeles ».
Prévu comme un double programme pour sa sortie outre-Atlantique, « Grindhouse » a été distribué hors du territoire américain sous la forme de deux films indépendants dans des versions plus longues mais sans les fausses bandes-annonces. Si ce choix se justifie a priori pour des publics qui ne sont pas familiers avec ce concept, il faut cependant admettre qu’il y a un plaisir unique à savourer « Grindhouse » dans sa version « double feature ». Les deux films sont d’abord très complémentaires dans leurs genres et leurs rythmes, ils proposent chacun des expériences de cinéma différentes. De plus, le spectateur pourra noter que certains personnages ou acteur sont communs aux deux films (comme Rose Mc Dowan, Michael Sparks et…Quentin Tarantino !). Mais surtout, « Grindhouse » dans sa totalité résonne comme un magnifique « girl power » qui donne aux femmes les plus beaux rôles, ceux de sauveuses de l’humanité ou de harpies vengeresses, loin des clichés misogynes.
En France, les grindhouses, purs produits de la sous culture américaine, n’ont pas d ‘équivalent. Tout au plus pourrait-on comparer cette expérience à celle des cinémas de quartier ou des séances de minuit, qui diffusaient des films cultes devant un public qui tentait de prolonger le plaisir dans la salle, en jouant les scènes, se déguisant ou récitant les dialogues du film comme on dit une prière à la messe. Le concept du « grindhouse » nous est donc étranger, mais dans les années 80 , certains éditeurs bénis des Dieux comme René Château ont diffusé en VHS ce cinéma de genre, et ont permis à toute une génération de cinéphiles déviants de découvrir des films comme « Bad taste », « Street Trash » ou « Zombie ». Aujourd’hui, avec l’avènement du dvd et l’import massif de titres jadis invisibles, il est tout à fait possible de s’organiser chez soi une soirée « grindhouse » entre amis.
L’idée de voir revivre le concept « grindhouse » avait donc de quoi exciter notre attente, surtout lorsque le projet est initié par le duo Robert Rodriguez/ Quentin Tarantino, deux réalisateurs qui ont toujours manifesté un amour du cinéma d’exploitation au point de le réinjecter explicitement dans leurs meilleurs films, deux fan boys aux allures de gamins à qui l’on donnerait la clé d’une chocolaterie lorsqu’il s’agit de rendre hommage au cinéma qui ont construit leur cinéphilie.
Au programme donc, deux films de 75 minutes chacun entrecoupés de fausses bandes-annonces dans la plus pure tradition « grindhouse ».
La séance commence avec les panneaux vintage qui amorçaient aussi « Kill Bill Vol.1 » : « Our coming attractions », introduisant le trailer de « Machete », qui donne immédiatement le ton. Réalisé par Rodriguez, ce trailer se sert de raccords inattendus pour provoquer des raccourcis hilarants. Le montage résume une histoire classique de tueur trahi qui se venge de ses commanditaires. La voix-off de Baryton pastiche à merveille les commentaires ridicules la plupart du temps entendus sur les bandes-annonces. Ce faux trailer contient tellement de possibilités que le film qu’il illustre pourrait connaître une sortie « direct-to-video ». Le ton est donné : dialogues bourrés de punchlines désopilantes, poses iconiques, ultra violence décomplexée, le trailer de « Machete » est un shoot de pur plaisir qui prépare à ce qui va suivre.

« Planet Terror » est le premier segment réalisé par Robert Rodriguez. Présenté au sein du diptyque comme un film de zombies, le film adopte la structure familière de l’invasion d’une petite ville par une horde de « morts vivants » contaminés par un gaz militaire importé de la guerre en Irak. L’action se déroule en l’espace d’une seule nuit et met en scène dans un premier temps une multitude de personnages et seconds rôles dont la caractérisation participe de la réussite de l’ensemble. Car il ne s’agit pas de défourailler du zombie pendant 1 heure 15 sans donner de la chair aux protagonistes. Rodriguez dresse donc d’abord le portrait d’une galerie de personnages éclectiques : une ancienne go go danseuse aux multiples « talents inutiles » et son ex petit ami au passé mystérieux mais disposant de grandes capacités au couteau, une infirmière qui a une utilisation toute personnelle de ses seringues et son mari docteur qui révèle son caractère de salaud, le gérant d’un snack douteux, des baby-sitters jumelles complètement barrées, un scientifique collectionneur de testicules… Outre l’aspect folklorique et fonctionnel de cette joyeuse troupe, le film parvient à faire vivre ses personnages, à tisser des liens entre eux jusqu’à provoquer l’émotion dans un final qui rappelle « Terminator ».
Une fois le contexte local posé, Rodriguez peut déchaîner la violence dans un excès gore totalement décomplexé. Il utilise tous les tics visuels propres au cinéma « grindhouse » et se les approprie pour les intégrer dans sa mise en scène : faux raccords, musique synthétique, décors nocturnes baignés d’une fumée omniprésente, vulgarité assumée (les plans qui s’attardent sur les fesses des comédiennes), défauts de pellicule, image qui déraille, bobine manquante créant une béance dans le script, tout y est ! Mais qu’on ne s’y trompe pas, « Planet Terror » n’est pas une parodie comme pouvait l’être « Shaun of the dead » par exemple. Le film ne procède pas par effet de décalage pour créer des situations comiques, mais par un jeu d’ajouts systématiques. Plus d’hémoglobines : lorsque les zombies se font irradier par un gaz toxique, ils surgissent face caméra en vociférant ! Plus de postures iconiques : la strip-teaseuse unijambiste et son machine gun en guise de prothèse. Plus de politiquement incorrect : l’ado qui se tire une balle accidentellement avec le pistolet confié par les soins de sa maman. Plus de références multiples : à Romero essentiellement et à sa trilogie des morts-vivants. « La nuit des morts-vivants » pour l’unité de temps strictement respectée, « Zombie » pour le côté safari dans l’abattage des morts-vivants, et « Le jour des morts vivants » pour sa charge antimilitariste. Mais Rodriguez fait aussi référence à Terminator, Carpenter et même à Tarantino lorsque Rose McGowan se réveille à l’hôpital dans une séquence qui rappelle la sortie de coma de la Mariée dans Kill Bill vol.1 ». Plus d’humour trash : les effets du gaz sur les testicules des victimes !
Rodriguez et ses comédiens prennent un plaisir manifeste à dynamiter les conventions du genre pour offrir aux amateurs le film d’horreur ultime, sans limites, jouissif et excessif.
L’entracte entre le segment de Rodriguez et celui de Tarantino comporte trois nouvelles fausse bandes-annonces. Outre le « Werewolf women of the SS » de Rob Zombie où Nicholas Cage cabotine à souhait en Fu Manchu et le « Don’t » d’Edgard Wright, qui résume tout ce qu’il faut éviter dans les films d’horreur, c’est surtout le « Thanksgiving » de Eli Roth qui emporte l’adhésion. La bande-annonce, absolument hilarante et provocante comporte des plans impliquant une cheerleader faisant du trampoline en s’effeuillant pour finir par s’empaler sur le couteau d’un obscur serial killer, un couple dans une voiture dont l’occupante s’emploie à administrer une petite gâterie à son boy-friend alors que celui-ci vient de se faire décapiter, un cadavre servi à table sous la forme d’une dinde de Thanksgiving. De quoi faire passer Michael Miyers pour un enfant de chœur et Halloween pour un joyeux carnaval.

Avec « Death Proof », Tarantino avait annoncé son intention de réaliser un slasher, c’est-à-dire ce genre de films ou un tueur, généralement muni d’une arme blanche, décime une bande de jeunes adolescents perdus dans une cabane au milieu d’un bois (et qui a produit des séries comme les « Vendredi 13 » ou les « Freddy »). Mais dès les premières images du film, il semble manifeste que le réalisateur a la volonté de se jouer des codes du genre afin d’en donner sa propre vision, à la fois personnelle et respectueuse. Si Tarantino veut rendre un hommage aux films de voitures des années 70, tels que « Larry le dingue, Mary la garce », « Sugarland Express » ou « Vanishing Point », cités explicitement, c’est en refondant le genre dans son propre système de mise en scène. Ainsi, n’importe quel spectateur a minimum attentif reconnaîtra ce qui fait la « trade mark » tarantinesque, à commencer par une bande-son vintage toujours adéquate et des tunnels de dialogues où les propos les plus insignifiants sont magnifiés par la plume du scénariste réalisateur. Le film est ainsi à voir impérativement en VO car « Stuntman Mike » sonne tout de même mieux que « Mike le Cascadeur » et pour apprécier des lignes de dialogue aussi savoureuses que «- Do i frighten you ? is it my scar ? – No, it’s your car ». Tarantino manifeste en outre une nouvelle fois sa fascination pour les pieds des actrices et s’illustre encore dans une direction d’acteur hors pair (et plus spécifiquement ici d’actrices épatantes) et dans l’art consommé d’étirer à l’infini les moments en creux pour porter à son paroxysme les temps forts attendus. Tarantino en vient même à remaker son « Reservoir Dogs » avec une bande d’actrices bavardant à une table autour de laquelle la caméra tourne dans un long plan séquence qui rappelle irrésistiblement la séquence inaugurale de son premier long-métrage. Mais si Tarantino n’évite pas le clin d’œil auto citationnel (et qui fera dire à ses détracteurs qu’il se répète inlassablement), c’est bien dans le registre du contre-pied qu’il excelle avec « Death Proof ». Car le groupe de jeunes gens habituellement traqué par un serial killer dans les slashers est ici remplacé par des jeunes femmes dont le statut passe de victimes à celui de prédatrices, dans une structure « à la Psychose » où le point de vue adopté initialement est rompu brutalement pour laisser la place à de nouveaux personnages. Dans le même ordre d’idée du contre-pied systématique, le tueur, d’ordinaire armé d’un couteau, tue ici avec une voiture de cascadeur qu’il projette contre ses victimes, dans une lourde symbolique à caractère sexuel.
Un tel détournement des codes du genre auquel Tarantino rend hommage s’inscrit-il fidèlement dans le projet « Grindhouse » ? Le réalisateur répond-il au cahier des charges que lui-même et son acolyte se sont fixés ? Pas réellement : s’il utilise comme Rordiguez les défauts de la pellicule, les faux raccords et le gag de la bobine manquante pour justifier l’appartenance de « Death Proof » à une lignée « grindhouse », il imprime à ce point son empreinte de cinéaste sur ce projet que son film finit par échapper au strict label de série B « Death Proof » comporte quelques moments de pur cinéma, des morceaux de bravoure tels qu’il se hisse très au delà d’un simple hommage aux films d’exploitations. La séquence de l’accident de voitures en choc frontal, avec tout ce qui la précède, l’utilisation de la bande-son comme élément de dramatisation, le montage paroxystique de la collision sous quatre points de vue différents (comme le nombre de victimes), est un sommet de la carrière du réalisateur. Tout comme la course-poursuite de vingt minutes qui clôt le film et qui devient un classique instantané au même titre que celles de « Bullit », « French Connection » ou « Police Federal Los Angeles ».
Prévu comme un double programme pour sa sortie outre-Atlantique, « Grindhouse » a été distribué hors du territoire américain sous la forme de deux films indépendants dans des versions plus longues mais sans les fausses bandes-annonces. Si ce choix se justifie a priori pour des publics qui ne sont pas familiers avec ce concept, il faut cependant admettre qu’il y a un plaisir unique à savourer « Grindhouse » dans sa version « double feature ». Les deux films sont d’abord très complémentaires dans leurs genres et leurs rythmes, ils proposent chacun des expériences de cinéma différentes. De plus, le spectateur pourra noter que certains personnages ou acteur sont communs aux deux films (comme Rose Mc Dowan, Michael Sparks et…Quentin Tarantino !). Mais surtout, « Grindhouse » dans sa totalité résonne comme un magnifique « girl power » qui donne aux femmes les plus beaux rôles, ceux de sauveuses de l’humanité ou de harpies vengeresses, loin des clichés misogynes.
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